L’enrobé végétal à l’épreuve du trafic alpin

En Haute-Savoie, ATMB et Eiffage ont testé une portion de chaussée dite « à empreinte carbone neutre » sur la RN205 qui relie l’A40 à Chamonix et au tunnel du Mont-Blanc. Cette première en haute altitude et sur une chaussée très fréquentée s’est déroulée de nuit.

Durant toute une nuit, la rénovation d’une portion de 260 m sur 10 m de large de la RN205 a fait l’objet d’une expérimentation. Cette chaussée située sur la commune des Houches couvrant les deux voies de circulation a été réalisée à partir d’enrobés constitués à 40 % de matériaux recyclés et d’un liant d’origine végétale. Cette alternative à l’habituel bitume issu du pétrole a permis de réaliser une chaussée qualifiée « à empreinte carbone neutre ».

Pour Julien Masciotra, chef de projets entretien-patrimoine pour ATMB, "le coût des enrobés bas carbone de type Biophalt pourrait diminuer s'ils étaient utilisés à plus grande échelle".

Pour Julien Masciotra, chef de projets entretien-patrimoine pour ATMB, le coût des enrobés bas carbone de type Biophalt pourrait diminuer s'ils étaient utilisés à plus grande échelle.

« Chez ATMB [Autoroutes et tunnel du mont Blanc], l’une de nos ambitions est de faire de la mobilité un secteur propre et durable. Ça passe, entre autres, par la limitation des impacts environnementaux des chantiers de renouvellement des chaussées », explique Julien Masciotra, chef de projets entretien patrimoine à la direction du développement, de l’ingénierie et de l’innovation chez ATMB.

Cette section, dont les derniers travaux dataient de 2010, faisait partie du programme planifié pour 2020. Le gestionnaire autoroutier renouvelle chaque année, sur son réseau, environ 30 à 40 km de chaussées.

Des enrobés recyclés et un liant végétal
Le Biophalt est mis en œuvre tiède, soit à 40°C de moins que les enrobés conventionnels.

Le Biophalt est mis en œuvre tiède, soit à 40°C de moins que les enrobés conventionnels.

En avril 2020, en lançant la consultation sur la réfection de la section du tunnel des Chavants et le renforcement de chaussée d’une petite partie en amont sur environ 300 m, ATMB a voulu donner de la place à l’innovation« Nous avions choisi de laisser la possibilité aux entreprises de proposer des expérimentations, entre autres sur la thématique de l’environnement et en particulier sur des alternatives aux techniques d’enrobé courantes. Nous avons reçu trois offres : celle de Siorat, du Groupe NGE, une de Colas et une d’Eiffage », détaille Julien Masciotra. La troisième l’a emporté au regard des critères techniques et financiers détaillés dans le règlement de la consultation. Elle proposait d’appliquer, pour la première fois sur un réseau autoroutier, le Biophalt déjà testé sur des sections de routes départementales en plaine. Ce procédé est le premier produit routier à avoir été labellisé bas carbone. Il a été développé par Eiffage pour substituer un liant végétal issu de la poix au bitume pétrolier. Ce coproduit de la sylviculture et de l’industrie papetière française provient principalement de résineux tels que le pin des Landes. Il permet de mettre en œuvre les revêtements de chaussées en version tiède, à une température de 40°C moins élevée qu'avec les techniques usuelles. En prenant également en compte l’économie d’énergie d’environ 5 % au moment de sa fabrication, il ouvre la voie à des chaussées à empreinte carbone neutre.

En juillet, une charte innovation assortie d’un protocole de suivi technique sur cinq années a été signée. « L’enrobé devait être fabriqué pour l’occasion par Enrobés Alpins, le site de production haut-savoyard du groupe Eiffage situé à Contamine-sur-Arve (Haute-Savoie), près de Bonneville. Ce mélange incorpore également 40 % de matériaux recyclés issus de rabotages de chaussées réalisés auparavant par la même entreprise sur notre réseau d’autoroutes », note Julien Masciotra. La préparation technique a alors été engagée.

 Eiffage n’a jamais expérimenté ce type d’enrobé sur un réseau autoroutier, encore moins sur une section subissant agressions climatiques et fréquentation importante de poids lourds.

Eiffage n’a jamais expérimenté ce type d’enrobé sur un réseau autoroutier, encore moins sur une section subissant agressions climatiques et fréquentation importante de poids lourds.

 

Des planches comme celle-ci ont déjà été testées à Toulouse, à Tours et à Nantes sur des routes à plus faible trafic. « Eiffage n’a jamais expérimenté ce type d’enrobé sur un réseau autoroutier, et encore moins sur une section subissant à la fois des contraintes d’agressions climatiques assez sévères et une très importante fréquentation de poids lourds. Ici, 10 000 véhicules circulent par jour, dont 11% de camions. La section d’expérimentation sur la RN205 se situe avant Chamonix, sur la commune des Houches, à 10 km de l’entrée du tunnel du Mont-Blanc », indique Julien Masciotra. Le chantier se situe en outre à 950 m d’altitude. « Les contraintes climatiques sont fortes. La température peut dépasser les 30°C l’été et conduire à des chaleurs de 50 à 60°C à la surface des chaussées en raison du rayonnement solaire, poursuit Julien Masciotra. En hiver, le froid est vif. Si nous lissons sur les dernières années, nous observons environ 100 jours de températures négatives par an, sans oublier la présence fréquente de neige. »

C’est donc dans ces conditions et sur la partie montante, en aval du tunnel des Chavants, sur la commune des Houches, que les travaux de cette planche expérimentale ont été menés. Afin de limiter l’impact sur la circulation, ils se sont déroulés de nuit (de 21 h à 5 h) sur une même semaine. Ils ont commencé par le rabotage des voies lentes et rapides sur 6 à 7 cm d’épaisseur, suivi de la pose de l'enrobé d’assise de grave bitume. Au cours des troisième et quatrième nuits, la couche de roulement en BBSG (béton bitumineux semi-grenu) a été mise en place. La dernière nuit a été consacrée à la mise en œuvre en pleine largeur du BBSG 0/14 de la partie expérimentale, située entre les points kilométriques 10.625 et 10.881. Sur la même période, des travaux de renforcement de structure de chaussées et de renouvellement de la couche ont aussi été effectués.

Cinq ans de suivi technique

La section expérimentale fera l’objet d’un suivi technique pendant cinq ans. En fonction des résultats – notamment sa capacité à résister au climat et au trafic, la technique pourrait être développée à plus grande échelle. Restera la question de son coût. La mise en œuvre du Biophalt est plus onéreuse que celle d’un bitume classique ! À Chamonix, la charge a été partagée par Eiffage et ATMB. « La volonté de ce dernier est de favoriser la réalisation de ce type de technique innovante pour qu’elle entre dans un processus de fabrication plus courant, ce qui conduira à une meilleure maîtrise des coûts », conclut Julien Masciotra.

Crédit photos : Gilles Bertrand

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