Dans l’atelier de la rareté de Grégory Lescoffier

Loin de l’image de collectionneurs s’évertuant à préserver le caractère original de leurs machines, Grégory Lescoffier ranime les siennes quitte à parfois investir dans plusieurs identiques. Aujourd’hui, son hangar regorge d’une centaine d’engins, dont une quinzaine ont œuvré dans les travaux publics.

Après notre périple à Bourguignon à la rencontre de deux Yumbo des années 1950 et 1960, nous avons retrouvé, dans le vignoble des Côtes de Toul (Meurthe-et-Moselle), le collectionneur ayant cédé l'une d'elles à Jimmy Pourcelot : Grégory Lescoffier. Quand il ne sillonne pas les routes au volant de son 44-t, ce chauffeur routier de 38 ans consacre une bonne partie de son temps libre à son impressionnante collection d’engins. Lui-même hésite lorsque lui vient la question du nombre de ses pièces... « Une centaine », finit-il par estimer. Des pelles à câbles Nordeste frôlent des Poclain, une niveleuse Galion jouxte, à l’extérieur, le couple T4 Traxcavator et D4 Caterpillar, récupéré il y a trois ans à Gondreville, chez Bergerat Monnoyeur.

Dans une ancienne bergerie, métamorphosée en hangar de 1 500 m², sont minutieusement parqués des tombereaux Euclid – marque rachetée par Hitachi et devenue sa division dumpers – et des rouleaux compresseurs Richier. Le moindre mètre carré est optimisé. Aucun n’est de trop !

Plus sauvegarder que rénover
En 2004, Grégory Lescoffier réussit à dégripper ce bouteur Cat D4D des années 1960.

En 2004, Grégory Lescoffier réussit à dégripper ce bouteur Cat D4D des années 1960.

Sous cet abri, le nom d’un constructeur revient plus que les autres : Caterpillar. Neuf engins à chenilles – le plus ancien datant de 1925 – en portent la plaque : deux chargeurs, trois bouteurs et quatre tracteurs. « Je reconnais que ce constructeur m’a toujours interpellé. L’astucieuse mise en route à l’aide de moteurs auxiliaires demande patience et dextérité. J’aime lorsque c’est compliqué ! » avoue Grégory Lescoffier. Maniant très bien l’autodérision, il parle volontiers de « maladie du collectionneur ». « Je dis souvent que c’est le dernier, mais mon coup de cœur le plus récent remonte au début du mois d’octobre... Un Saviem SM300 VT avec un moteur V8 », confesse-t-il en souriant.

L’atelier compte une quinzaine de machines anciennes de TP. Depuis le début sa collection en 1994, notre hôte le reconnaît, les tracteurs agricoles et les poids lourds ont pris plus de place. « Mon objectif n’est pas forcément de rénover l’ensemble, nous explique-t-il, mais de sauvegarder des pièces rares. La moitié sont déjà pourvues d’un moteur en état de marche. »

"Je ne pourrais sans doute pas en réparer plus de la moitié"

Loin de coller à l’image d’un passionné de véhicules que rien ne détache de ses acquisitions, Grégory Lescoffier ne s’émeut pas, si besoin est, de temps en temps, de se séparer de l’une ou l’autre : « Il faut savoir trier. Mon but est que ces spécimens ne pourrissent pas sur place, même s'ils sont protégés. » Le jeune homme préfère passer le relais à un acquéreur de confiance plutôt que de conserver ce qu’il sait ne pouvoir améliorer : « Je ne pourrai certainement pas en réparer plus de la moitié. » Ce qui place déjà la barre à une cinquantaine de rénovations !

Deux modèles en un
Le collectionneur a modifié la benne de ce Dumper DR 860 afin de le rendre étanche.

Le collectionneur a modifié la benne de ce Dumper DR 860 afin de le rendre étanche.

Là où certains collectionneurs et réparateurs se plongent dans des enquêtes labyrinthiques pour mettre la main sur une pièce de rechange d’origine, lui a souvent trouvé dans l’achat de plusieurs modèles identiques un chemin de traverse. « J’ai par exemple acquis, en 2011, deux tombereaux Bolinder-Munktell-Volvo DR 860 TL – l’un à Pontarlier, dans le Doubs, l’autre à Bussang, dans les Vosges – pour réparer mon modèle déniché un an plus tôt chez une entreprise de dragage d’étangs dans le Grand Est. S’il fonctionnait, les pneus et la carrosserie étaient en mauvais état. À l’inverse, l’habillage du deuxième était très correct. Je l’ai donc récupéré pour greffer sur le premier des morceaux de l’avant », se souvient-il. Sur ce modèle, il l’avoue volontiers, il a davantage changé que réparé. Ses deux engins donneurs lui ont permis de réaffecter une boîte de vitesses opérationnelle à son premier modèle. « Elle pesait une demi-tonne. Je m’en souviens, tant les manipulations à la main m’ont donné du fil à retordre ! J’en ai profité pour étanchéifier la benne et augmenter sa capacité de chargement », se rappelle Grégory Lescoffier.

Ainsi retranscrites sur papier, toutes ces opérations ne laissent mesurer le temps qu’elles ont demandé et pourtant, un an de travail a été nécessaire, sachant qu’une couche de peinture sera encore bienvenue. Le DR 860 TL devrait être remis en état avant l’été 2020.

Tout pour que Poclain redémarre
Cette pelle Poclain 300CK s'est avérée plus transportable que son aînée 400CK.

Cette pelle Poclain 300CK s'est avérée plus transportable que son aînée 400CK.

« Travaillant généralement sans notice, je photographie sous tous les angles les engins pour en mémoriser les mécanismes de remonte. Or, il arrive que certains restent désossés douze mois... », précise notre collectionneur. À cause de ces phases de suspens entre la récupération et la réparation de ses machines, Grégory Lescoffier tenait à se dédier un toit. Lui vient alors l’idée, en 2006, d’aménager une ancienne bergerie, au pied de sa future maison. Il raconte avoir d’ailleurs sollicité sa pelle Poclain 300CK de 1976 acquise à Longwy il y a treize ans. Mais la transformation du site l’a fait capituler en 2011. « Depuis, je la répare petit à petit », reprend-il. Le chauffeur routier reconnaît qu’elle suscite chez lui une émotion particulière. « C'est un modèle jumeau de celui d’Éric Moutot. Même si je n’ai pas toujours l’ambition de remettre à neuf les pièces, j’aimerais la faire refonctionner, quitte à m’en procurer un double. » En six mois d’artisanat, Grégory Lescoffier est parvenu à en réordonner l’équipement, l’articulation de l’avant et à supprimer les jeux. « Maintenant, commente-t-il, la seule dépose du moteur devrait m’accaparer au moins une journée. Et la réparation des embrayages de chenilles devrait être l’un des points les plus épineux à venir ». Il s’en doute : « La restauration du moteur sera plus délicate que les réparations déjà menées. »

Plus qu’une passion, c’est un art de vivre que le jeune homme entretient au jour le jour. Il est à bonne école : son père collectionne et répare d’anciennes Citroën, et sa mère s’intéresse aux poupées baigneurs Petitcollin, fabriquées dans la Meuse.

Grégory Lescoffier songe à aménager un grenier dans son atelier de 1 500 m² pour y entreposer des pièces légères.

Grégory Lescoffier songe à aménager un grenier dans son atelier de 1 500 m² pour y entreposer des pièces légères.

Le local est certes vaste, mais de fil en aiguille, l’espace manque. D’autant que depuis six mois, Grégory Lescoffier s’est mis à collecter d’anciens bidons d’huile. Il vient de dépasser la centaine. Or, leur rangement ne peut que grignoter la place des engins. « Je réfléchis à la création d’un grenier », bien conscient qu’au sol, les astuces d’optimisation de l’espace ne sont pas éternelles.

En ouverture : Dans sa collection d'un centaine de pièces, Grégory Lescoffier affectionne les pièces Caterpillar dont ce tracteur sur chenilles, Thirty-Five. © Delphine Laure

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