Bernard Moteurs dans l’âme

Depuis l'effacement de l'entreprise Bernard Moteurs en 1972, le nom n’a rien perdu de sa notoriété. L’expression « moteur Bernard » est devenue, dans le vocabulaire des professionnels, un nom générique pour « moteur fixe », associé à la robustesse, l'adaptabilité et la mobilité. En retraçant l'histoire de sa famille, Olivier Bernard mesure l'avant-gardisme non seulement des fabrications, mais aussi de l'éthique de la société.

Voici près de dix ans qu’Olivier Bernard reconstitue branche après branche son arbre généalogique. Depuis la disparition de son père Maurice en 2010, il retrace, éclaircit, complète et vérifie les notes laissées par le docteur, en « parfait enquêteur » se surnomme-t-il. « Je me suis passionné pour notre histoire et tiens à la transmettre », nous confie-t-il, se surprenant depuis lors à réentendre, dans sa tête, le touf-touf des moteurs introduits par son grand-oncle Auguste. Petit, son père lui avait appris à reconnaître le son des pointus de pêche qui transitaient dans le port d’Antibes.

Ses recherches l'ont plongé dans le nord de la France de 1920. Cette année-là, le dessinateur industriel belge Auguste Bernard crée les ateliers du même nom. Après avoir travaillé pour Albaret à Rantigny et pour Renault à Boulogne-Billancourt, il comprend que l’avenir du moteur se joue dans sa compacité. La commercialisation de la locomobile, machine agricole à vapeur déplaçable pour laquelle il avait dessiné un monocylindre à quatre temps, avait été gênée par son poids et son volume.

Aussi ouvre-t-il sa première entreprise à Suresnes. Il y développe ses fameux moteurs. Son petit-neveu tient au qualificatif « fameux » pour plusieurs raisons : outre leur petit gabarit, les utilisateurs leur reconnaissent une robustesse particulière. Les modèles fabriqués durant le vivant d’Auguste, étaient en fonte, un matériau qui leur permet de traverser les générations et surtout, de fonctionner à haut régime.

Certains initiés dont l’analyse se lit sur Internet voient d’autres explications à la notoriété du motoriste : « Auguste Bernard a révolutionné le monde agricole en inventant le refroidissement par radiateur ou assimilé, ce qui a permis de rendre les moteurs mobiles, car beaucoup moins lourds. » Selon son petit-neveu, l’avènement de ces moteurs permit aux travailleurs de ne plus tant recourir aux animaux pour animer leurs machines. Leur créateur avait également perçu que le refroidissement par air de ces « blocs blindés » leur permettait de résister au gel. Pourtant, ce système n’équipe les moteurs familiaux qu’à partir de 1947, année durant laquelle Bernard Moteurs se diversifie dans les travaux publics. Avant cette date, le refroidissement s’opérait plutôt avec de l’eau.

Trois frères

Auguste Bernard n’a pas été le seul acteur dans le développement de l'entreprise. Quand il meurt, en 1934, son frère Frédéric reprend la direction, tandis que le cadet, Horace, endosse la fonction originale pour l’époque de commercial. « Mon grand-père était directeur d’usine et publiciste. Appuyé sur des illustrateurs tels Henri Faivre, il créa des affiches, des tableaux et des calendriers à l’effigie de la société », explique Olivier. À l’heure où les réclames sont précurseurs, leur avènement soigne la visibilité de la marque et contribue à son essor commercial en Inde, en Égypte ou encore aux Amérique.

Les trois frères Bernard : Auguste, à gauche, puis Horace et Frédéric.

Les trois frères Bernard : Auguste, à gauche, puis Horace et Frédéric.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les campagnes se métamorphosent. La main-d’œuvre se raréfie, les besoins pour reconstruire grandissent et les innovations de la fratrie plaisent, dans l’agricole d'abord, dans le secteur de la construction à partir de 1947. La polyvalence et la simplicité d’usage font partie des caractéristiques les plus appréciées des professionnels du BTP. Les moteurs entraînent des motopompes, des broyeurs, des groupes électrogènes. « Nombre de bétonnières, de monte-charges, de compresseurs ou encore de treuils ont été emmenés par des Bernard. Je n’ai pas de document l’attestant, mais Richier aurait adapté ses outils aux moteurs de la famille. Une connivence existait forcément entre les deux dirigeants », avise Olivier. Les grues Sapine, Potain, Cadillon, Estève ou encore Michel Frères semblent être restées les machines motorisées par Bernard les plus répandues après-guerre. En 1924, l'entreprise de Suresnes déménage dans des ateliers plus spacieux à Rueil-Malmaison.

1969 : pic dans le TP

Olivier relève l'année 1969, soutenue en termes de fabrications pour le BTP. Serait-elle la période la plus faste sur le segment de la construction ? Le petit-neveu le suppose : « Bernard Moteurs aurait produit, entre le 26 avril 1920 et le 31 décembre 1972, 4 450 700 unités, tous domaines confondus. »

Cette motopompe CL Conord F810 de 8 ch pouvait permettre des opérations de gros pompage pour la construction. En avant-plan, la F18A de 1,5 ch, également restaurée par Olivier.

Cette motopompe CL Conord F810 de 8 ch pouvait permettre des opérations de gros pompage pour la construction. En avant-plan, la F18A de 1,5 ch, également restaurée par Olivier.

Certains avertis considèrent Bernard Moteurs comme l’un des plus importants motoristes français de sa génération. Dans son ouvrage Les Moteurs Bernard de 1920 à 1950, François Barral recense 46 moteurs. Mais l'apogée de la marque débute à la fin des années 1960. Plus tard, concurrencée par les importations asiatiques et américaines, elle refuse de prendre le pas de la production à moindres coût et qualité, et se laisse racheter par Renault Moteurs, en décembre 1972. Ce qui met un terme à la genèse industrielle familiale, bien qu’une entreprise du même nom perdure. La marque au losange a racheté les stocks de pièces de rechange de la société mais n’a pas de lien filial avec elle.

Sorti en 1951, le moteur W110, fer de lance de la société, apparaît comme un perfectionnement du W10, introduit en 1947.

Sorti en 1951, le moteur W110, fer de lance de la société, apparaît comme un perfectionnement du W10, introduit en 1947.

Plus les pièces sont enfouies sous les mousses, les montagnes de ferraille, plus les efforts de rénovation apparaissent grands, plus Olivier Bernard s’intéresse. Ne se considérant pas comme un collectionneur à part entière, il a, pour l'heure, rénové quatre moteurs dont deux motopompes CL Conord (marque rachetée en 1929). Il explique son intérêt à découvrir, en les désossant, les solutions choisies en fonction de l'époque, les puissances et usages requis ou la diversité des matériaux. La longévité des moteurs Bernard, leur nombre et la disponibilité de leurs pièces permettent de s'interroger sur les raisons du passage d'une solution à l’autre. « Le moteur raconte une histoire. Sa sonorité laisse entendre qu’il a peiné. Extraordinaire, lorsqu’après avoir rénové, vous ajoutez un peu d’huile, d’essence, et actionnez la ficelle... Le Bernard a beau avoir plus de 50 ans, il repart à nouveau ! », s'exclame notre hôte, admiratif.

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