L’homme le plus haut de Paris

José de Sousa compte parmi la vingtaine de grutiers travaillant pour Bateg, en Île-de-France. Qui ne s'est pas, un jour, demandé comment ces professionnels manœuvraient au quotidien ? Rien de mieux pour comprendre que de les suivre en cabine, à condition d'avoir le cœur bien accroché... La grue Liebherr 380 EC-B de José est tout simplement la plus haute de Paris, voire de France. 

198 m de haut ? La voix devient blanche en répétant la hauteur de la grue à tour dans laquelle travaille José de Sousa, grutier chez Bateg (filiale de Vinci Construction France), pour le chantier des tours Duo dans le 13arrondissement de Paris. Pas lui. Depuis qu’il est enfant, il se fascine pour ces géantes capables de soulever des tonnes de charpente comme du verre ultrafin. Petit, il s’ennuyait de jeux trop sages et préférait les activités de plein air, crapahuter dans les herbes hautes, user ses genouillères sur l’écorce des arbres et surtout, relever des défis. Lorsqu’il croisait une grue, son menton se levait automatiquement : qui est là-haut ? Comment fait-il pour piloter ? Un mystère, qu'un jour, il parviendrait à lever.

Devenu grutier à 20 ans, il grimpe tous les jours dans son bureau sourire aux lèvres et cœur bien accroché. « Ce n’est rien, ça », plaisante-t-il. Trente minutes d’ascension et d'essoufflement plus tard, nous franchissons le seuil de la cabine de la Liebherr 380 EC-B surplombant le tout-Paris. Il glisse les pieds dans ses chaussons polaires. Le monte-personnes ? Dommage qu’il ne permette pas de déposer au pied du cockpit, car n’en déplaise aux phobiques du vide, quelque 30 m restent à gravir à l’échelle ! Là-haut, à peine le temps de reprendre son souffle, de vérifier les sécurités, la radio crépite : les compagnons d’en bas ont besoin de lui. L’ordre du jour est épinglé, José de Sousa doit déplacer les derniers éléments du noyau autogrimpant de la tour Duo 1.

Pour être certain de ne rien manquer des respirations de sa machine, il reste en veille de ses liaisons radio, en silence, même si les transmissions peuvent parfois lui irriter les tympans. « Si les postes radio pouvaient être capables de moduler le volume des sons en fonction de l’intensité qu’ils captent, ce serait un grand progrès ! » avoue-t-il. José de Sousa bataille en effet de longues minutes par jour pour régler les niveaux sonores des différents timbres qui lui parviennent. Une patience indispensable au poste qu’il occupe.

Même longueur d'onde
Dans sa cabine, José de Sousa compense son manque de visibilité par cet ordinateur de bord.

Dans sa cabine, José de Sousa compense son manque de visibilité par cet ordinateur de bord.

Du haut de ses presque 200 m, José contrôle à distance en utilisant la plupart du temps une caméra. Les voix des chefs-manœuvres au sol sont ses seuls guides et leur précision est majeure puisqu'en découle sa propre efficacité. « Cela peut paraître une évidence, mais appeler un grutier par son prénom – car nous pouvons être trois en simultané – et lui indiquer des repères géographiques, d’orientation et de durée de déplacement reste indispensable pour lui éviter de devoir déduire les intentions », souligne-t-il. Car la capacité d’anticipation, qualité à première vue précieuse pour le métier de grutier, peut devenir risquée si elle conduit à de mauvaises interprétations. Si l’électronique embarquée permet de surveiller en permanence le poids, les hauteurs des charges, la distance qui les sépare du sol, le raisonnement doit échapper à l'automatisme. Mais José observe que ses collègues à pied ne se rendent pas toujours compte qu’un décalage existe entre leurs directives et ses propres actes. « J’aimerais qu’ils m’empêchent de déduire leurs pensées », confie-t-il, le réflexe « à gauche, à droite, viens là, descends, stop » étant tentant au quotidien. Pour amoindrir l’influence de cet automatisme sur ses manœuvres, José de Sousa tient à passer un moment en amont d’une mission avec son équipe à terre, afin de s’imprégner de sa façon de raisonner. « Comprendre ses méthodes de travail me paraît important, explique-t-il. Mesurer ses contraintes de déplacement d’un point à un autre me permet par exemple de ne pas m’inquiéter si un ajustement tarde à être réalisé. »

Cela dit, le grutier ne serait pas fâché de voir ajoutés dans le programme de formation des témoignages de conducteurs comme lui qui expliqueraient leurs attentes en termes de communication. « Nous gagnerions beaucoup en pragmatisme à nous fixer un vocabulaire professionnel commun. Nous présenterions nos enjeux, nos préoccupations permanentes, illustrerions par des réflexes à abandonner », développe-t-il. Parler à la radio à une personne aux perceptions visuelles différentes des vôtres ne va pas de soi.

José de Sousa est affecté au déplacement de charges relatif à la tour Duo 1.

José de Sousa est affecté au déplacement de charges relatif à la tour Duo 1.

S’il reconnaît que l’expérience lui offre le luxe de pouvoir s’appuyer sur des habitudes, José sait qu’elles peuvent vite devenir dangereuses. « D’un côté, elles nous mettent à l’aise, de l’autre, elles nous invitent à relâcher l’attention. » Pour éviter le piège, il se remet en question perpétuellement. « Je reconnais les voix, leur associe un lieu et une façon de raisonner, mais, au fond, ne peux être rassuré que lorsque la charge soulevée arrive dans mon champ de vision », souligne-t-il. Mes collègues ont-ils bien verrouillé l’élingue ? La consigne donnée dirige-t-elle vers la juste destination ? Ma charge va-t-elle passer sans heurter les couloirs prévus ? Autant d’interrogations qui, malgré les années, taraudent toujours. Sous un apparent sang-froid, José de Sousa garde en lui sa crainte qu’à tout moment, un compagnon se blesse. « En surplomb de tous, je me sens davantage responsable », confie-t-il. Peut-être cette impression explique-t-elle en partie son goût pour le travail de nuit. Les équipes y sont réduites, les tâches s’étendent sur des plages horaires plus larges. « Les missions durant ce poste demandent davantage de concentration, comme lors du démontage du noyau de Duo 1 entre le 14 septembre et le 5 octobre. Paradoxalement, je me sens plus détendu, remarque José de Sousa. Le soleil couché, la perception de l’espace et le sens des proportions sont différents. »

De nuit comme de jour, de toute façon, la ville prend une autre dimension, vue en plongée à 200 m. Le paysage est magnifique. Les voitures, trams, trains et piétons sont transformés en miniatures, encore mieux que dans son rêve d'enfant, où il s'imaginait grutier.

De nuit comme de jour, de toute façon, la ville prend une autre dimension, vue en plongée à 200 m. Le paysage est magnifique. Les voitures, trams, trains et piétons sont transformés en miniatures, encore mieux que dans son rêve d'enfant, où il s'imaginait grutier.

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